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Les italiens à Fraisans avant la première guerre mondiale
De tout temps, les usines de Fraisans ont été un pôle d’attraction pour les habitants des communes voisines voire de celles des départements limitrophes.
Dans son livre, Gabriel Pelletier précise que de très nombreux emplois ont été créés suite à la constitution de la "Société des Forges de Franche-Comté" en 1855 et à la construction de la forge neuve un an plus tard.
La population de la commune va quasiment tripler en cinq ans de 1856 à 1861 et se maintiendra aux environs de 2700 personnes entre 1881 et 1901.
Il écrit : " Ces gens arrivent de tous les coins du Jura et de la Franche- Comté, mais aussi de maintes régions de France, des Vosges surtout, et même de l’étranger : Belgique, Allemagne, Suisse, Italie".
Pour cette seconde moitié du XIXè siècle, un dépouillement systématique des actes de l’état civil comparé aux recensements de 1851 à 1876 permettrait de retrouver l’origine de ces nouveaux habitants etde leurs familles. Mais le "registre d’immatriculation des étrangers" de la commune de Fraisans déposé aux Archives Départementales du Jura donne une liste très précise de ceux-ci de 1893 à 1921 avec un état-civil complet, nationalité, situation de famille, date d’arrivée dans la commune et profession qu’ils vont exercer.
Avec la très forte demande en main d’oeuvre non qualifiée de l’industrie française, on dénombrera environ un million d’étrangers en France en 1881, chiffre en constante augmentation dans les décennies suivantes.
A la fin du XIXè siècle, les Italiens sont répartis à l’est d’une ligne Nancy-Montpellier ainsi qu’à Paris et sa région, les Belges dans le Nord de la France, les Allemands dans le Nord-Est, les Espagnols dans le Sud-Ouestsans oublier les Suisses en Franche- Comté.
La présence de ces travailleurs immigrés provoquera un phénomène de rejet de la part des ouvriers français qui leur reprocheront notamment "d’accepter des salaires inférieurs, d’être des briseurs de grève, de venir manger leur pain, etc." Maryse Tripier comptabilise quatre-vingt-dix troubles xénophobes en France entre 1867 et 1893, dont soixante-sept concernent les Italiens et onze les Belges en seconde position.
Le plus sanglant aura lieu à Aigues-Mortes dans le Gard en août 1893 au cours duquel une véritable "chasse à l’Italien" dans les marais fera officiellement neuf morts, mais aussi à Lyon en 1894 après l’assassinat du président de la République Sadi Carnot par un anarchiste transalpin où la foule saccagera tous les commerces italiens occasionnant la fuite de centaines de familles implantées dans la ville depuis longtemps.
Créé par la loi du 08 août 1893, ce document avait pour but de "gratifier l’étranger d’un état-civil" et ne sera remplacé qu’en 1917 par la carte d’identité obligatoire pour tout immigrant de plus de quinze ans.
En application de cette loi, tout étranger arrivant dans unecommune pour y travailler devait être inscrit sur un registre d’immatriculation à la mairie ou au commissariat de police. Il devait faire la preuve de son identité en présentant un extrait de naissance et une partie de cet enregistrement lui était délivré après paiement d’un timbre fiscal.
Il devait faire valider ce papier le jour de son départ et dès son arrivée dans une nouvelle agglomération. Ainsi le maire de Fraisans (ou un employé de la mairie) va noter sur les pages intérieures de couverture des deux registres tous ceux qui se présenteront de 1898 à 1909 avec une feuille consignée dans une autre localité. Confronté à la venue massive d’italiens, le rédacteur de la fiche aura parfois des difficultés avec la traduction de leur état-civil et de leur profession.
Devant le même problème, le maire de la commune d’Etrepigney, citant les Transalpins arrivés durant l’automne 1899 et ceux du printemps 1900, demandera conseil à la gendarmerie d’Orchamps et je découvrirai ainsi le nom de mon grand-père parmi les plus anciens. De 1893 à 1921, vont être ainsi répertoriés 337 immigrés de toutes nationalités pour une première inscription ou porteurs d’une feuille d’une autre commune, sans compter les nombreux enfants.
Pour une raison encore inconnue à ce jour, aucun étranger ne sera inscrit en 1908 ni en 1910, année d’une grève très dure au sein de la société.
Après les Italiens, de très loin les plus nombreux, arrivent en seconde position les Suisses, puis les Allemands, recensés jusqu’en juin 1914, et successivement les Alsaciens-Lorrains, une dizaine de Belges, quelques Autrichiens, Espagnols et Luxembourgeois, une famille de Hollandais, un Polonais, un Serbe et un Portugais.
Les Italiens vont arriver par vagues successives de trois ou quatre individus dès décembre 1900. D’une vingtaine environ, de 1901 à 1904, ils passeront à près de quarante en 1905. Leur nombre baissera à nouveau pour se stabiliser entre quinze et vingt en 1906, 1907 et 1909, puis jusqu’en 1915, seuls quelques immigrés transalpins se feront enregistrer chaque année à Fraisans.
Ils sont tous originaires du Nord de l’Italie, surtout de l’Emilie Romagne et notamment de Vetto et Catelnuovo ne Monti, deux communes de la Province de Reggio Emilia. Certains, nés dans le Val d’Aoste, portent des noms à consonance française et deux équipes de bûcherons charbonniers sont venus de la Province de Novare. Avec ces deux professions et excepté quelques maçons, carriers et fabricants de chaises, ils sont tous manoeuvres, journaliers ou terrassiers et quasiment tous célibataires. Un bon nombre d’entre eux arrivent directement des deux villages des Apennins après quatre jours de voyage, beaucoup d’autres ont fait le détour par Saint- Raphaël dans le Var.
Ceux déjà en possession d’une feuille d’immatriculation viennent notamment des communes voisines de Dampierre, Etrepigney, Orchamps ou La Vieille-Loye, du Doubs avec celles de Besançon et Byans-sur-Doubs, voire des villages des plateaux comme La Chenalotte, Labergement- Sainte-Marie, Mouthe, Noël- Cerneux, Pontarlier, Remoray, Reugney etc... ainsi que Montbéliard et Belfort ou de plus loin encore avec la région parisienne.
Une dizaine d’Italiens seulement a été identifiée dans le recensement de 1901 de la commune de Fraisans ; ils vivent aux abords de l’usine ou au centre du village. Suite à l’enregistrement massif de Transalpins de 1904 et 1905, on pouvait envisager d’en retrouverun grand nombre dans le dénombrement de 1906.
Mais uniquement sept seront découverts ; ils résident au milieu des familles françaises dans les cités ouvrières (les séries) près de l’accès principal de l’usine.
Dix terrassiers natifs de Vetto vont être trouvés dans le recensement de 1906 de la commune de Dampierre ; ils habitent également dans les logements réservés aux employés des Forges, au hameau de Châteauneuf précisément qui jouxte la seconde entrée de la société.
En 1911, pratiquement plus aucun Italien ne sera recensé dans les rôles de ces deux villages. Au début du XXè siècle, la commune de Fraisans n’aura donc été qu’une étape pour les immigrés d’au-delà des Alpes.
De ce lieu, ils peuvent prendre la direction de Paris ou de La Lorraine, région alors en pleine expansion avec l’ouverture de nouvelles mines de fer et la création de nombreuses entreprises sidérurgiques.
Par contre le village jurassien n’a jamais été un relais entre le Nord de l’Italie et la lointaine et mythique Amérique : aucun Transalpin du registre d’immatriculation ne sera retrouvé sur le site Internet d’Ellis Island à New York.
Seuls quatre mariages d’étrangers, dont une Italienne, ont été trouvés dans les registres de 1893 à 1915 et ne permettent pas de certifier qu’une quelconque descendance de ces travailleurs immigrés vit actuellement dans la région. Néanmoins des témoignages oraux confirment que quelques Transalpins y ont fait souche.
L’auteur de cette étude en est un parfait exemple.
Comme tous ceux arrivés à Etrepigney en 1899 et 1900, mon grand-père quittera ce village après son mariage en 1902 pour s’installer aux Calmants, aux confins des territoires de Salans et Fraisans, et travaillera "aux Forges" jusqu’en 1909 environ.
Avec une population aussi cosmopolite, quelle a pu être la réaction des habitants du cru ? Il n’est pas possible de répondre encore correctement à cette question car les documents de l’époque n’ont pas été étudiés dans leur intégralité, seuls les mois de janvier à août 1910 du "Petit Comtois" ont été consultés. Pour cette seule période, pas moins de sept articles concernent des Italiens pour des vols à Damparis, Dole, Morez, des rixes à Pontarlier, les Planches enMontagne et encore Morez.
Le 8 juin, alors que les ouvriers de la "Société des Forges de Fraisans" sont en grève depuis le 19 mai, à quelques kilomètres de là, à Ranchot précisément, deux petits groupes de Transalpins règlent leurs différends à la "serpe", bagarre qui fera un blessé grave.
L’auteur du coup et ses acolytes seront arrêtés en gare de Dijon le 16 juin et condamnés par le tribunal correctionnel de Dole le 30. Quel émoi dans les chaumières ... !!
Aucun autre "registre d’immatriculation des étrangers" n’a pu être retrouvé dans les archives des communes voisines, sauf celui d’Etrepigney bien sûr, malgré de nombreuses demandes auprès des mairies. C’est dommage car une étude sur l’immigration dans le canton de Dampierre avant 1914 aurait pu être envisagée.
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Maison du Patrimoine -
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Sources
Registre d’immatriculation des étrangers
de la commune de Fraisans.39 (1893-
1921) ADJ 5E 326 / 40
Recensements de la commune de Dampierre.
39 (1901-1936) ADJ 6 M 495
Recensements de la commune de Fraisans.
39 (1901-1936) ADJ 6 M 498
Le Petit Comtois - Janvier-août 1910 -
ADD 6 JL 71 et 72
Bibliographie (non exhaustive)
Les Forges de Fraisans - la métallurgie
franc-comtoise à travers les siècles - Gabriel
Pelletier - Dole - 1980
Toute la France - Histoire de l’immigration
en France au XXè siècle - BDIC et Somogy
Editions d’Art - Paris - 1998
Le creuset français - Histoire de l’immigration
XIXè-XXè siècle - Gérard Noriel - Editions
du Seuil - 1988
Voyage en Ritalie - Pierre Milza - Petite
Bibliothèque Payot - 1995
L’immigration dans la classe ouvrière en
France - Maryse Tripier - Editions L’Harmattan - 1990
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Communes : Noël-Cerneux
Communes : Pontarlier
Communes : Remoray-Boujeons
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Communes : Dampierre
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Communes : Étrepigney
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Communes : Belfort


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